La piste des quarante jours

Sur les pistes du Sahara…
Darb el-Arbain, la piste des quarante jours.
Ancestrale depuis l’époque des Pharaons, elle relie le Soudan à l’Égypte, par la seule piste du désert. Quarante longs jours aux pas des dromadaires, avec comme seule ambiance celle du désert; son aridité, son silence et ses dangers, les dunes immenses sillonnent le paysage, quelques points d’eau abreuvent la caravane et à l’arrivée, le Nil, source de vie qui prend toute son ampleur dès qu’on s’y approche.

Aujourd’hui encore cette route est empruntée pour la vente des dromadaires du Soudan vers l’Égypte avec pour seule route praticable, la piste des quarante jours. Parti d’Égypte pour se rendre au plus grand marché de dromadaire dans le sud du Soudan, je vous propose de suivre l’histoire de Louri qui entreprend certainement son dernier voyage au travers des dunes du désert, car comme il le dit, il faut être jeune et fort pour faire ce métier.

Louri est d’Assouan, la plus grande ville (250000 hab) au sud de l’Égypte et une des plus chaudes aussi car elle est dans une cuve ; heureusement, le Nil est large à cet endroit de l’Égypte, et de nombreuses cultures sont florissantes et les berges du Nil sont verdoyantes avec de grandes palmeraies. Louri n’a pas encore 60 ans, il se rappelle qu’au temps de son enfance il n’y avait aucune construction, seulement des tentes appartenant à la tribu des Bicharis. «Autrefois ce n’était que le désert, les non-Bicharis ne s’aventuraient jamais dans le quartier» dit-il en longeant des ruelles abritant des habitations à plusieurs étages.

La piste du désert, Louri la connaît depuis que son père lui a permis de l’accompagner. «C’est de génération en génération que l’on fait ce métier, on tient cela de nos ancêtres.»
Avant son départ, il réunit ses amis pour partager un café.«La torréfaction est essentielle» dit-il. Ses amis sont réunis dans la pièce principale de sa maison faite de briques de boue séchée comme pour conserver une certaine fraîcheur. Assis en tailleur sur une grande natte Nubienne, ils s’apprêtent désormais à partager ce moment de détente avant le départ de leur ami Louri.

Les dromadaires que Louri va chercher sont destinés aux membres de sa tribu, à ses amis ou sa famille.

Dix-sept heures de ferry au départ d’Assouan, puis deux jours de bus pour arriver à Wadi Halfa, sur l’autre rive du lac Nasser, au nord du Soudan. «Autrefois, il fallait deux semaines pour atteindre la ville, mais grâce à la nouvelle route, on peut désormais atteindre Wadi Halfa en deux jours». Louri a le sentiment que c’est un des derniers voyages de la piste des quarante jours, car bientôt, ce voyage se fera en camion. Direction Khartoum, la capitale du Soudan pour enfin arriver à El Hagize, dans le sud du Soudan, pour le grand marché du dromadaire. Ce marché a lieu tous les vendredis. Les Soudanais viennent y vendre leurs animaux. Il y a environ trois millions de dromadaires au Soudan dont 200 000 sont achetés par des Égyptiens (par an). Ils sont consacrés à l’agriculture, comme bêtes de sol, à la reproduction ou pour les abattoirs.

La plaine est immense, quelques tentes sont montées et des centaines de dromadaires se déplacent à cloche pied, sautant un peu partout pour se déplacer. Pendant ce temps, acheteurs et vendeurs sont au rendez-vous, tous vêtus de blanches djellabyas, leur turban sur la tête ainsi qu’un bâton de marche. Louri a rendez-vous avec Rachaï, c’est comme on dit un dénicheur de bons dromadaires. Il fait partie d’une tribu qui a fait fortune avec la vente de dromadaires. Il a du nez, un seul regard suffit pour jauger la qualité de l’animal et son prix juste. Sur le marché on y trouve des mâles d’au moins trois ans. La posture doit être ferme, une encolure robuste et une musculature bien développée.
C’est aussi pour Louri l’occasion de revoir des amis qu’il n’a pas vus depuis des années.

Après l’achat des dromadaires, les hommes s’assoient et règlent les derniers détails du voyage : prix des gardiens, désignation du chef des gardiens, provisions, eau, nourriture pour les animaux.
Louri est un homme expérimenté, ils le sont tous ici. Il connaît parfaitement la route et ses repères.
D’ici à Tongola, il y a 15 jours de marche et de Tongola à l’Égypte il y a 12 jours. En tout, il y a quatre points d’eau.
Louri doit ramener 100 dromadaires et remettra les documents à l’appui dès son arrivée. Les achats se font en fonction des commandes en Égypte.
Les dromadaires se vendent entre 250 et 300 € chacun et la commission de Louri est de 20 € par animal.

La vérification de tous les dromadaires par les gardiens peut alors commencer. Avant le départ, ils ferrent les bêtes, portant le sceau du futur propriétaire en Égypte.
Pendant le rassemblement, les dromadaires de selle restent à l’écart. Ils bénéficient de soins particuliers. Ils sont obéissants, rapides et commodes. «On les repère dessuite» dit Rachaï. «Il arrive qu’il y ait des voleurs, nos dromadaires doivent être plus rapides que les leurs. Au marché en Égypte, ils sont vendus en premier, ils sont très appréciés.»

La caravane s’élance et danse au pas des dromadaires, comme une dune géante parmi les autres dunes dans le paysage onirique du désert du Sahara.

Les hommes et les animaux s’apprêtent à affronter la fournaise du désert. Le voyage sera semé d’embûches.
Le troupeau se dirige vers le Nil, au nord. Il remonte la partie occidentale du désert de Bayouda, dans la partie est du désert du Sahara. Les acacias épineux sont la seule source de nourriture pour les dromadaires et d’ombre pour les hommes. Cela donne l’occasion d’un arrêt dans ce paysage désertique caractérisé par sa roche basaltique noire issue d’anciens volcans. Bêtes et hommes supportent une aridité extrême.
Un bon troupeau marche entre 40 et 50 kilomètres par jour.

Au troisième jour, ils atteignent les puits d’eau, c’est le soulagement lorsque les hommes et les dromadaires ont bu. Les gardiens des puits abreuvent depuis toujours les dromadaires. Ces tribus ne connaissent que la vie dans le désert. Les hommes s’empressent de remplir leur bidon et il n’est pas question de rester plus, ils espèrent gagner une montagne avant la tombée de la nuit, en guise de lieu de repos.
Louri est âgé et apprécie ce moment de repos. Le troupeau est au repos et comme son père et grand-père autrefois, les hommes s’assoient en partageant le thé. Les Soudanais interrogent les Égyptiens sur leur tribu. «Chante-moi une chanson?…Comment dis-tu ça dans ton dialecte?…» Alors l’Égyptien se met à chanter doucement : « Toi, jolie fille, prépare-moi un café…que nous le dégustions…»…«Après, on se sent merveilleusement bien» rajoute-t-il. Chantes-en une autre…et ainsi les chameliers passent un moment en échangeant sur leur culture.
Pendant que tout le monde dort, un dromadaire a pris froid et refuse de se nourrir. Deux des hommes lui administrent un antibiotique et des vitamines, cela devrait être efficace pour la suite du voyage.
«La vrai école c’est la vie» dit Louri. « On apprend avec le temps. Chavire est une véritable promotion, on doit bien connaître le chemin, savoir se repérer, gérer des hommes, des animaux, connaître les points d’eau. On voudrait bien changer de métier, notre vue se dégrade, l’hygiène manque, nous buvons de l’eau sale, des problèmes de prostate en ressortent»
En journée, les hommes se repèrent au soleil, reliefs, montagnes et monticules de pierres et la nuit avec les étoiles. Leur vue baisse car ils doivent fixer le soleil pour se repérer. Ils emportent le stricte minimum avec eux : toile de jute en guise de matelas, une djellabya propre pour leur arrivée.

Le matin, ils détachent les entraves des pates des dromadaires qui les empêchent de s’évader la nuit, regroupent et comptent le troupeau pour le départ.

Encore sept jours de marche pour atteindre le Nil.
Il fait 40° la journée et cela peut chuter jusqu’à -10° la nuit.«On s’habitue à ces conditions extrêmes» dit Louri, cela fait des années qu’il fait ça. Il part selon les demandes, cela peut même arriver en été, mais le plus souvent c’est en hiver. Moralité, il faut être jeune et fort pour faire ce métier.

Dixième jour. À l’approche du Nil, le chemin est plus périlleux. Le sol rocailleux abime les ongles sensibles des dromadaires. Un des dromadaire soigné a du mal à marcher, il boite. Louri et son équipe veulent soigner la pâte blessée. Couché sur le côté, ils lui attachent le pied et le tiennent allongé. Les hommes font une compresse anti-inflammatoire sur la pâte blessée. Le dromadaire blatère, mais c’est plus désagréable que douloureux. À l’aide d’un instrument type tournevis, les caravaniers, enturbannés et habillés de larges vêtements blancs qui flottent au vent protègent le pied d’une semelle en cuir.
«Lorsqu’un dromadaire éternue ou tousse alors, on lui fait une piqûre dans le cou ou la cuisse. Si l’un d’entre eux ne se nourrit plus, on lui prépare du thé et du sel de gene. Si un est blessé, on le soigne au fer brûlant, il arrive parfois de lui faire une incision. S’il est trop blessé, on le confie à des nomades pour le soigner, et si rien ne permet de le sauver, il arrive de les tuer.»
Ils reprennent la longue route désertique sous l’ambiance bicolore bleu du ciel et ocre du sable, sous un soleil écrasant et lumineux, tellement lumineux. La caravane avance au rythme du troupeau. Les dromadaires de selle supportent les chameliers, assis les jambes croisées sur le devant de la bête, turban et djellabya au vent, muni de leur inséparable bâton d’une main et du cordage de l’autre. Louri a depuis quelques jours repris la marche à pied, son corps ne supporte plus les secousses causées par les pas des dromadaires. Il ralentit la troupe.

Douzième jour. La caravane a pris du retard. Les animaux ont soif. Ils ont une hâte, finir le désert.

La nourriture traditionnelle des chameliers est l’assida : de la farine et un bouilli d’oignon, malaxé en boule et mangé à la main, et du thé très sucré. C’est leur seule nourriture.
Au terme de la balade, les gardiens toucheront 220 € et le chavire 280 €. «Même avec quatre caravanes par an, ce n’est pas assez pour nourrir une famille» dit Louri.
«Que se passe-t-il?» dit Louri
«Les dromadaires se sont mordus, il faut bien nettoyer les plaies». À l’aide de gazes et d’un désinfectant, ils font un nettoyage en profondeur pour éviter que cela n’empire, avec la chaleur.

Quatorzième jour. Cela fait trois jours que les animaux n’ont pas bu. La partie la plus dangereuse est désormais derrière eux, la délivrance approche.
À midi, le supplice s’éteint.Devant eux s’étend le Nil, le plus grand fleuve d’Afrique.

Le troupeau trouve la force de trotter jusqu’à l’eau, la poussière du désert s’envole sous leur pas, les voilà désormais dans cette eau attendue, hors des dangers du Sahara.

À la fin du périple, à l’arrivée au Nil, les chameliers ont pour coutume d’acheter un mouton dans une ferme voisine, le tuer selon la tradition et le partager comme une offrande, en guise de gratitude, et en invitant les voisins à se joindre à eux.

«Dès l’atteinte du Nil, nous sommes en sécurité, il ne manque pas d’eau et il n’y a pas de voleurs» dit Louri.
Son périple se termine ici. Il quitte ses compagnons du désert. Attendant au pied d’un vieil arbre, Louri les regarde s’éloigner en brandissant haut son bras et son bâton, leur souhaitant longue vie. Il peut rentrer désormais à Assouan; il sait que le troupeau est en sécurité et sera mené à bon port.
À son arrivée, la famille et les amis l’attendent avec impatience, ils sont heureux de le retrouver. Ils fêteront ça avec un bon repas. Pour Louri, c’est sûr, c’était son dernier voyage.

Inspiré du documentaire «sur les pistes du Sahara»

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